11 septembre 2001. 10 septembre 2025. 24 ans. Ça tombe pas rond, mais on s’en fout, on est pas du genre à donner dans la numérologie. Un quart de siècle qu’on est entrés dans une période de terreur dont on est pas sortis, loin de là.
Les fêlés d’Al Qaida, terroristes tout court, que les terroristes d’État promettent toujours de terroriser, ont bigrement réussi leur coup. Ou plutôt, l’accointance des fous de Dieu (ou autres balivernes) et des politiciens fous de pouvoir a accouché d’un monde immonde où le reste de l’humanité tressaute comme des poissons échappés de leur bocal. Ou plutôt, pour adapter la métaphore à un dérèglement climatique aussi tangible que dantesque, comme du fretin qui fricasserait sur une plancha. Les terroristes d’État et les terroristes tout court sont des alliés objectifs [1]. D’ailleurs, quand les terroristes tout court viennent à faire défaut, les ministères de la sécurité en inventent, en créent de toute pièce [2].
Ces acmés de terreur ponctuels nous trempent dans un bouillon de peur constante, entretenu par des médias et des politiques qui en font leur fond de commerce, (et/ou vraiment dérangés : gardons-nous de surestimer leur capacité réelle de cynisme). Or, les peurs qu’ils nous vendent sont des mirages. Les menaces imaginaires (« grand remplacement, ultra-violence quotidienne, mobilisations criminelles, bassesse essentielle de l’Humain »...) qu’ils construisent nous empêchent d’affronter les périls véritables, dont ils sont à l’origine : écocides, injustices sociales, dérèglement climatique, fascismes. Et lorsque cette submersion d’angoisse ne suffit plus (La peur paralyse [3], mais elle n’a qu’un temps) arrive la terreur, la vraie. Des pays dont la politique est décidée ailleurs que chez eux mais aussi de « grande démocraties » nous en offrent de terribles exemples [4].
Planète bousillée, climat déréglé, vivant dézingué.
Guerres, génocides.
Triomphe des politiques inégalitaires.
Défaite de la raison [5].
Avenir bouché, futur plastiqué.
Retour de l’obscurantisme [6].
Arriverions-nous à l’aboutissement de cette parenthèse puante, de ce maelstrom de folie, de violence, de tristesse et de laideur ? On aimerait arrêter cette marche forcée et inexorable vers un chaos à la Mad Max, Océania, le meilleur des mondes, Soleil vert, la servante écarlate, Brazil, Gattaca [7]...
Mazette. Quel triste et désarmant tableau. Et pourtant, comme le reconnaissent les coachs en bien-être et France Inter, combattre la peur et la dépression, c’est s’engager, s’impliquer collectivement. Ou, au choix, chacun.e dans son coin à coup de lacanisme, de sport intense, de chimies diverses [8] .
Revenons à nos moutons et recentrons-nous sur notre beau pays : Explosion de la pauvreté et de la précarité, record de familles et enfants à la rue, croissance stratosphérique de la fortune des ultra-riches, sabotage des services publics (santé, éducation, justice, transports, audiovisuel…), inaction climatique, écocides, contrôle et censure des médias et de l’expression citoyenne, discrédit diplomatique, violences policières, Justice de classes, instrumentalisation de la laïcité, islamophobie d’état, criminalisation des luttes, dénis de démocratie (mépris des corps intermédiaires, banalisation du 49.3 , vol d’élections…), déficit historique (+ de 6% après le renflement brun), incurie économique, contre-exemplarité républicaine totale (plus de 40 affaires concernant des proches de Macron), protection de pédocriminels (Bétharram ... et compagnie…)...etc.
Après cet état des lieux - non exhaustif- , la question n’est pas « Pourquoi participer aux mobilisations du 10 septembre ? » mais bien « Comment justifier de ne pas le faire ? », « Comment refuser de dire STOP ! ». Bloquons, réfléchissons, agissons. Avec efficacité si possible. Faisons mentir les tenants de la fin de l’Histoire (qui s’avère plutôt être le piteux déclin d’une civilisation).
Alors viens, ami.e, n’aie pas peur [9], d’autres possibles sont mondes.
Quoi que, cette fois-ci, nous avons un message à adresser à nos amis fossoyeurs de possibles. Nous nous méfions de la nomenclature « droite -gauche » [10]. Les fossoyeurs de possibles peuvent se réclamer des deux postures. Nous y préférons la catégorisation ternaire de Robert Merle [11] (Réactionnaires – ceusses qui souhaitent que ça change, en pire, Conservateurs – ceusses qui ne souhaitent pas que ça change ou du moins ne feront rien pour, Progressistes et/ou révolutionnaires – ceusses qui souhaitent que ça change dans le sens de l’intérêt commun et s’en donnent les moyens).
A toi le militant déprimé qui répand ta contagion d’impuissance, de tristesse et, in fine, de résignation...
A toi le militant professionnel, expert de la critique, qui a lu, qui a vécu, qui sait, qui comprend, qui pérore, qui conseille, qui radote, qui nous guidera vers la victoire (tout auréolé de décennies de défaites). Dans le fond, t’es comme ces profs de français qui réussissent à faire détester Rimbaud à leurs élèves. Ça serait mieux s’ils ne leur en avaient jamais parlé, comme toi avec les possibles révolutionnaires...
A toi le syndicaliste qui préfère quand il ne se passe rien parce que les mouvements sociaux c’est beaucoup de fatigue et qu’il faut écouter voire tenir compte de l’opinion des autres et que déjà tu donnes beaucoup de ton temps et de ta valeur pendant tes décharges. Tiens, d’ailleurs, quand tu appelles tes collègues à la grève, n’oublie pas d’alimenter les caisses de solidarité. « Ceux qui se sacrifient pour les autres finissent toujours par les sacrifier » [12]...
A toi « l’électron libre », qui râle sur les militants et les syndicalistes, qui existe par ton statut de lanceur d’alerte éclairé, d’historien averti, de brillant stratège. Toi qui méprises les incultes qui ne te comprennent pas et moque les « intellos » que tu ne comprends pas. Un peu comme Patrick Sébastien, quoi. On est toujours le con d’un autre, mais autant éviter de se battre pour la première place...
A toi qui est « de gauche » : tu as des valeurs-hein, tu es sincèrement choqué de la brutalité des puissants, l’injustice te révolte mais tu « te méfie toujours de la violence ». « Attention aux gilets jaunes, attention aux antifas, attention aux occupations, attention aux manifs sauvages, attention aux casseurs ». Nous n’allons pas te rappeler qui brutalise, mutile, assassine. Nous n’allons pas te rappeler non plus qu’il n’y pas si longtemps, à Paris, Nantes, Plogoff ou Longwy, c’était pas l’Île aux enfants. Mais rassure-toi, nous sommes non violent.e.s aussi (on aime l’amour, l’océan, les nuits d’été, les rires entre ami.e.s), et ravi.e.s de te compter dans notre camp ; celui de l’opposition radicale et déterminée à tous les fascismes et au militarisme renaissant.
A toi qui te crois pénétrant lorsque tu renvoies dos-à-dos les « extrêmes », oubliant au passage que sociaux-démocrates et néonazis, quand même, c’est pas la même chose. Gaffe à Cnews...
A toi qui est au-dessus de tout ça, qui te méfie du « campisme », qui choisis de rester dans la nuance y compris face à un génocide, qui ne fait jamais rien, ou si peu. A toi qui dénonce « l’intolérance » dès que tu te sens mis en cause, qui crie au sectarisme dès lors que l’on t’incite à sortir de ta zone de confort. Peut-être nous trompons-nous : tu seras possiblement le premier à te battre lorsque la situation imposera une résistance active. Ou peut être que continueras-tu à ménager la chèvre et le choux au risque de te retrouver le cul dans les orties….?
A toi l’expert RS, dont l’humeur varie en fonction de bots, de posts et de « réels » (sic) toxiques.
A toi qui, pensant avoir perdu toute puissance d’agir dans la sphère sociale, opère un repli sur la sphère familiale : es-tu sûr de faire le meilleur choix à moyen terme pour tes bambins ?
A toi le gros malin de gauche qui n’arrête pas de faire des blagues de droite. Tu sais, l’humour, ça marche mieux quand on se moque de soi ou des puissants. Alors arrête de dire « woke » tout le temps, ça n’honore vraiment pas ton intelligence. Ça peut en revanche faire du bien de se sentir doucement dépassé, un brin perdu dans les codes, voire gentiment moqué.
A toi le/la non-binaire qui considère pourtant qu’il n’y a que deux catégories : ceusses qui savent et ceusses qui ne savent pas. N’oublies jamais que toi aussi tu as dû te déconstruire (et que ça n’est jamais fini...). Laisse les autres devenir ou encore mieux, aide-les-y.
A toi qui crie à l’âgisme en déplorant la bêtise et l’inculture des plus jeunes. Ouvre les yeux et les oreilles, beaucoup d’entre eux/elles ont depuis longtemps renoué avec la palabre, le débat, la réflexion. Ce que tu as souvent oublié, à ruminer dans ton coin. On t’a appris à ne pas parler aux inconnus : c’était un très mauvais conseil.
A toi qui moque la « révolution », ou qui au contraire ne jure magiquement que par elle. Tu peux considérer qu’on est naïfs ou aussi béats que des croyants. On ne le sera pourtant jamais autant que toi, qui te soumets à un destin aussi implacable qu’inéluctable. Qui d’entre nous est le plus bigot ?« Ce n’est pas parce que l’on ne peut pas tout changer que l’on ne peut rien changer. Et surtout, ce n’est pas parce l’on ne veut rien changer que les choses ne changent pas [13] . » La révolution, simple inversion, idiot tête à queue, doit toujours être une révolution et demie, entraîner un mouvement. Et souvent provoquer la perte de privilèges. Mais rassure-toi. Le privilège implique toujours la peur. Le perdre produit d’autres bienfaits. Refuser la domination masculine et questionner ses désirs, c’est peut-être se sortir la bite de la tête et baiser un peu moins, mais sans doute davantage faire l’amour, voire, si c’est consenti, avoir du sexe. C’est aussi se faire de nouvelles ami.e.s [14]. Changer ses habitudes alimentaires, c’est le contraire de la tristesse. C’est la créativité et un renouvellement salutaire de la satisfaction des sens. Refuser l’humour ’majoritaire’ (les belles mères et les blondes et les arabes et les pédés, les fonctionnaires, les vegans, les ’woke’...etc) ne veut pas dire ne plus rigoler, mais rigoler mieux, avec beaucoup plus de liberté, finalement [15]. Voyager, ce n’est pas exclusivement brûler du gasoil ou du kérosène. On peut préférer la puissance au pouvoir. On prendre du plaisir à préférer ne pas dominer. On peut même vivre l’ivresse et l’exaltation de l’entrepreneur en montant des projets pas capitalistes [16]. On peut consommer sans consumer [17]. On peux continuer à jouer en se passant de gadgets mortifères qui, loin de nous augmenter, nous diminuent.
C’est vrai que pour ne pas être un fossoyeur de possibles, il faut un peut y croire.
Et pour y croire, il faut sans doute avoir “vécu” des possibles. Si ce n’est pas ton cas, ça ne sert à rien d’essayer d’en dégoûter les autres.
Alors voilà, ami fossoyeur de possible, n’imite pas toutes ceusses qui font fuir , qui ont la critique affligeante, la colère atrabile et la résignation poisseuse [18] : participe aux AG et trouve ton groupe affinitaire, viens bloquer des rocades, investir des ronds-point, occuper des boîtes, dépouiller des centres commerciaux, paralyser des plateformes logistiques, endiguer des verrues agricoles ecocidaires, saboter ce vilain monde. Fais rimer fête et lutte, révolte et carnaval, puissance et musique, justice et ivresses.
Mais n’oublie pas de tempérer ta peur, de modérer ton égo [19] et de surveiller ta bêtise.
Sinon, par pitié, reste chez toi.





