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Sur l’indépendantisme catalan - Par Marti Michel

« Visiblement personne ne sait exactement où il va. »

paru dans lundimatin#119, le 23 octobre 2017

"Bonjour, je me présente : Je m’appelle Marti Michel et je suis le fils de dirigeants du POUM de Girone. Mon père était rédacteur en chef du journal gironin « L’Espurna » (L’étincelle) et s’appelait comme moi Miquel Marti. Ma mère y était journaliste et correspondante à la radio. Je vous soumets en pièce jointe un texte prolongeant d’ailleurs l’article que vous avez fait paraître sur ce sujet.
Si cela vous intéresse..."

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Catalogne : Prendre parti dans une situation étrange - par Santiago López Petit

Comprendre la situation en Catalogne

Comprendre la situation en Catalogne 2 - Par Miguel Ortiz Lombardía

J’insisterai sur un point : dans l’histoire du mouvement ouvrier catalan – on peut remonter au début du XXIe siècle jusque dans les années 80 - l’indépendantisme en tant que tel n’a jamais figuré à son programme. La lutte pour le respect des droits du peuple catalan et pour un gouvernement autonome n’a jamais basculé dans le séparatisme : il n’était pas pensable pendant cette période de dissocier la lutte des travailleurs catalans des autres peuples espagnols.

Entendons-nous bien : le sentiment d’être catalan et fier de l’être a toujours été une puissante constante en Catalogne. Mais celui d’être rattaché aux autres peuples d’Espagne aussi.

Pour donner un exemple : mes parents dirigeaient le journal du POUM de Girone en 36. Il était écrit majoritairement en catalan et mon père veillait à ce que les articles respectent la grammaire ! (on sortait d’une période où le catalan était interdit). Mais le journal pourfendait le catalanisme comme l’émanation de la petite bourgeoisie pour diviser le peuple. Il ne lui serait même pas venu à l’esprit que les articles écrits en castillan soient traduits en catalan !

Quant au journal de la CNT en Catalogne il était carrément écrit en castillan pour que tout le monde le comprenne !

De même, la longue lutte contre le franquisme, dans la clandestinité et la répression la plus féroce, a soudé tous les mouvements antifascistes du nord au sud de l’Espagne. C’est quand même un passé tout récent du mouvement ouvrier qui laisse encore des traces !

C’est important de le signaler car on assiste aujourd’hui à une réécriture de l’histoire d’Espagne, très à la mode dans les milieux d’extrême gauche catalans. Ainsi je suis tombé sur un article de la CNT catalane (maintenant indépendantiste) se revendiquant d’obscurs écrits d’un quelconque anarchiste catalan de 1934 pérorant sur l’indépendance. La CNT, surtout elle, s’est toujours dite antinationaliste, y compris en terres catalanes !

L’essor de l’indépendantisme

Il s’appuie clairement sur l’essor de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie à la mort de Franco : l’explosion du tourisme n’y est pas étrangère. Elles ont vu dans ce mouvement la possibilité de s’émanciper définitivement de la tutelle économique de Madrid. À condition, c’est fondamental, qu’on ne vienne pas remettre en cause les bases de son développement économique, et en premier lieu son intégration dans le marché européen : voilà le hic aujourd’hui !

À l’inverse, la bourgeoisie espagnole repliée sur les institutions héritées du franquisme et de la monarchie a toujours visé une part toujours plus grosse du gâteau catalan. Les « nuances » qui se sont exprimées aux Cortes dans le camp de Rajoy sur l’ampleur à donner aux mesures du 155 portent là-dessus : profiter de l’aubaine pour s’emparer enfin de toute l’économie catalane… sans toutefois couler la Catalogne dont on a besoin ! Bref, la quadrature du cercle !

Le programme du groupe dit d’extrême gauche « junts pel si », et notamment son paragraphe « Catalogne un pays bien situé pour l’Union Européenne et dans le monde » (« Catalunya, un país ben situat a la Unió Europea i al món ») n’est en fait qu’une plaquette de promotion d’un futur pays auprès des Institutions Européennes : un pays qui pourrait être « viable, très compétitif, très coopératif, très rémunérateur pour l’Europe ». La « crise économique et sociale » qui ravage les peuples européens y est vue essentiellement sous l’angle des effets aggravés par les ponctions de Madrid. Pour le reste, on y parle beaucoup de solidarité, de lutte contre la pauvreté, d’égalité, mais aussi de « cohésion sociale entre entrepreneurs et travailleurs ». Le programme éducatif mentionne même la nécessité de concilier éducation et nécessités des entreprises !

Rien de surprenant que la CUP et Junts pel si, quoique minoritaires au parlement, aient permis à Puigdemont, dirigeant d’une coalition de centre-droite, de présider.

Colère sociale et indépendantisme

L’Espagne a été durement touchée par la politique d’austérité européenne. En 2012, pour le premier mai, d’immenses manifestations ont secoué tout le pays. C’est une grande colère qui s’est levée. Les mesures prises par les Cortes imposées par l’Europe étaient si dures qu’il a fallu modifier la constitution espagnole pour les appliquer : cette modification est intervenue en une nuit ! À Madrid, les manifestants entonnaient : « España mañana, sera républicana » (L’Espagne demain sera républicaine). Aggravé par les affaires de corruption entrainant la démission du roi, le régime ne tenait qu’à un fil !

Les chaînes de télé catalanes s’interrogeaient alors : la crise est-elle européenne ou catalane par le fait de Madrid ?

En 2011, l’ANC lançait son fameux slogan : « Catalogne un nouveau pays pour l’Europe » et son drapeau frappé de l’étoile européenne… et en 2014 sa propagande pour un référendum sur l’indépendance.

C’est la conjugaison de ces 2 facteurs qui va empoisonner le combat social.

Le référendum

Que ce soit côté séparatiste que côté Madrid, tous remettent dès le début les clés de sortie de crise à l’Union Européenne. Dès lors, le piège ne pouvait que se refermer sur le peuple catalan.

Côté séparatiste, on part de l’idée que jamais l’Europe ne tolèrera un dérapage quelconque vers une guerre civile, et que donc on peut foncer tête baissée tout seul en mettant l’UE devant le fait accompli : à charge pour l’UE de faire plier Rajoy. D’autant que l’UE semble plutôt favorable au démantèlement des États en les régionalisant, comme elle l’a prouvé dans les Balkans, ou pour l’Ecosse et l’Irlande.

C’est donc autour du droit des peuples à décider eux-mêmes que s’organise la bataille pour le référendum. Nous sommes en 2013, et l’on ne va parler que de cela désormais. Les villes catalanes se couvrent de bannières, les mairies arborent d’immenses banderoles sur leur façade.

Le Gouvern catalan fait monter la tension : pendant 4 ans, il promet régulièrement l’organisation d’un référendum. Surprise : non seulement Madrid tient bon, mais l’UE renâcle. On agite un peu plus le drapeau catalan. Et, en face, on agitera toujours plus le drapeau monarchiste.

C’était d’emblée sous-estimer deux choses : la nature franquiste du régime madrilène et sa capacité répressive, et la crise qui secoue l’Union Européenne fragilisée par la contestation populaire et le brexit.

Quand on joue avec le feu… Puidgemont mis au pied du mur par son aile gauche, franchit de mauvais gré la ligne. L’unité qui semblait souder les catalans autour des séparatistes s’effrite. Une partie de la population se détourne du bloc, encouragée par une fraction de la petite bourgeoisie qui perd confiance. Le premier signe vient de Barcelone où la maire proche de podemos et sur une base non-indépendantiste est élue en mai 2015. Le second signe vient des sondages eux-mêmes qui au mois de juillet donnent le non gagnant.
Et finalement, ce sont les bourgeois qui finissent par prendre la fuite.

La répression sauvage contre la tenue du référendum a donné l’illusion d’une nouvelle cohésion populaire qui n’a guère duré. Manifestations et contre manifestations ont été massives des 2 côtés. Puidgemont ne s’est jamais montré aussi hésitant. Et même la CUP et Junts pel si n’ont cessé de reculer, annonçant une auto-proclamation de la république catalane dès le 19, pour la repousser de jour en jour.

Le pire dans l’histoire, c’est que les catalans sont restés jusqu’ici seuls, isolés. Le référendum réprimé n’a pas mobilisé vraiment le reste du pays, qui n’a d’ailleurs jamais été sollicité. Dans les manifestations de soutien aux 2 dirigeants de l’ANC emprisonnés on a brandi des pancartes « help Catalunya » tournées vers l’UE, mais aucune en direction des travailleurs espagnols. Les rassemblements y compris au pays basque ne dépasseront guère quelques centaines de manifestants. Rien n’a été lancé appelant à la solidarité des peuples européens.

Une situation dangereuse

Visiblement personne ne sait exactement où il va. La proclamation de l’indépendance est, par les protagonistes eux-mêmes, perçue comme un geste symbolique. La CUP dans une lettre à Puigdemont écrivait il y a quelques jours : « la population est l’unique base solide qu’a ce pays faute d’appui au niveau international et faute d’un fort tissu productif enraciné et doté de conscience nationale(…) » ( La gent és l’única estructura sòlida que té aquest país a falta de suports explícits a nivell internacional, a falta d’un poderós teixit productiu arrelat i amb consciència de país(…) ). Autant dire que la CUP ne se fait aucune illusion !

Côté Rajoy ce n’est pas mieux : il se dirige droit sur le 155, mais ses partisans en redoutent les conséquences.

Suivre comme l’a fait la majorité de l’extrême-gauche française l’indépendantisme comme préalable à la dislocation du régime monarchiste a été une erreur : on confiait ainsi le sort du peuple catalan entre les mains d’organisations petites bourgeoises qui elles, le remettaient entre les mains de la droite catalane qui s’en remettait à l’Union Européenne. Bref, on n’a fait que précipiter les travailleurs de la Catalogne droit contre le mur.

Plus que jamais, il est temps de relier le combat pour la république catalane à celui contre Rajoy, contre la monarchie, contre l’UE, pour la république fédérale espagnole : les catalans ont besoin d’appuis, c’est chez les autres peuples d’Espagne qu’il les trouvera.

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25 avr. 17 Mouvement 6 min
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