Ils ont ga - gné !

Par Patrick Condé

paru dans lundimatin#152, le 10 juillet 2018

Le football unit, le football divise. À la veille de la demi-finale de la coupe du monde qui va voir s’affronter l’équipe de France et l’équipe de Belgique, une question reste sur toutes les lèvres : une victoire des bleus fera-t-elle sombrer le pays dans une euphorie macronisto-nationaliste pour les 12 mois à venir. En attendant le résultat, nous publions ce récit de l’un de nos contributeurs qui a assisté au huitième de final France-Argentine.

Patrick Condé

On me dit que c’est la communion, clameurs de joie, de rage, de désolation, élans partagés jusqu’à l’hystérie qui emportent, soulèvent, de tous âges, de toutes provenances, de toutes races, de toutes origines, de toutes professions, de toutes classes, de tous bords, en tout lieu. La communion retrouvée, si manquante d’ordinaire, la religion nationale. Il y a quelques semaines, un commentateur sportif sur France Inter à propos des matchs de préparation à la Coupe du Monde disait : « C’est vrai que l’équipe de France a montré peu d’élan dans ces matchs, peu d’intelligence du terrain, que les bleus n’ont pas été jusqu’ici à la hauteur des espérances, des attentes, en particulier de celles du Président de la république ».

On me dit encore que non, sous l’horreur possible de l’identification nationale, sous les ruissellements de fric qui irriguent le terrain, les tronches des joueurs et des entraîneurs, jusqu’aux tribunes (des supporters ont payé jusqu’à 6500E leur voyage-séjour en Russie pour assister au match contre l’Argentine), ce sont les corps au combat, les intelligences tactiques et stratégiques, les coups de génie qui réjouissent. C’est l’art du foot qu’on adore sous le Spectacle délirant de la Coupe du monde. On regarde alors tous les matchs, pas seulement ceux pour lesquels l’équipe de France s’est qualifiée. Celle-ci ne jouit alors d’aucun privilège d’aucune sorte, d’autant que sa composition est déjà elle-même mondialisée, sa valeur ne vaut qu’augmentée des valeurs importées d’Afrique et d’ailleurs. Bon.

Samedi 30 juin donc, match de huitième de finale de la Coupe du Monde, opposant la France à l’Argentine. Je cherche un bar où il n’y a pas d’écran, pas de radio, pas de spectacle obligatoire. Galère. J’en trouve un dans le quartier de la gare de Caen, cerné à distance par d’autres rades qui ont des écrans géants. Plus loin, où je garais ma bagnole, le Restaurant du Lion noir, au dedans je ne perçois que les lumières des lustres à l’ancienne, pas de terrasse, mais on y chante, on y gueule, on y hurle la Marseillaise, on chante faux jusqu’à beugler, les vitres résistent. Un passant un peu fluet, au tein maladif, leur assène depuis l’autre côté du boulevard un « bande de cons ! ». Tiens, pourquoi dit-il cela ? Jaloux parce que chétif et malade ? Les connaît-il trop bien et les déteste-t-il en conséquence ?

A la terrasse où je sirote presque tranquillement mon demi, j’assiste à une scène, un trait d’ironie, une grimace de hasard, une nécessité ruinée. Un homme, la quarantaine, pantacourt et T-shirt bleu de supporter de l’équipe de France, FRANCE en grand et en blanc imprimé dans le dos, sort de son Audi en même temps que sans doute son fils aîné, 15 ans environ, lui enveloppé comme par un châle du drapeau tricolore, avec sur la tête une coiffe – bonnet tricolore orné de plumes tricolores, et dans la main un smartphone sur lequel ils avaient commencé à regarder le match dans la bagnole. Avant cela, une femme toute proche, curieuse et indiscrète comme dans la franche camaraderie des grands évènements, s’exclamait à la ronde « oh, ils regardent le match sur leur portable ! », tel un assentiment profond, un acquiescement naturel à toutes les situations, des plus ratatinées aux plus géantes, où la capture par l’écran est un ardent désir de communion.

Mais voilà que soudain la situation se gâte. Une fois le père et le fils aîné sortis de la voiture, peut-être pour rejoindre le grand écran d’un bar familier, il fallait encore sortir le petit dernier, deux ans peut-être, attaché à l’arrière sur son siège bébé. On s’empare de la poussette pliable dans le coffre, on referme celui-ci on déplie celle-là, on détache le môme qu’on installe ensuite dans la poussette, et on repousse machinalement la portière arrière d’un coup de hanche. Clak. La sécurité-enfant fonctionne à merveille comme couperet de guillotine, les quatre portières et le coffre sont instantanément fermés à clé mais … les clés de la voiture sont restées sur le siège avant, enfermées, inaccessibles, si à la fois inacessibles et visibles que le ton monte, avec la rage, « Et merde de merde, putain, c’est pas vrai ! ».

Alors l’Audi, de vache sacrée des automobilistes (comme toute bagnole quelque soit la marque), en un éclair n’est plus dans l’œil mauvais de son propriétaire qu’un tas de ferraille, de verre et de caoutchouc, un truc dont on ne sait plus par quel bout le prendre, plutôt le fracturer, pour tenter de repêcher les clés dans l’habitacle soudain rendu hérmétique.

Du havre de sécurité à la prison intime, familière, il n’y a qu’un cheveu de bambin. De l’objet chéri, fétiche, à la chose haïe il n’y a qu’un léger coup de vent. Vent d’inattention, d’oubli, tout obnubilé, précipité, bousculé qu’on est à rejoindre au plus vite le grand spectacle, le Vrai, l’Ultime, celui qu’il n’est pas question de rater, encore moins d’interrompre, que personne n’interrompra jamais.

Qu’aurais-je fait dans ce cas-là ? Car l’incident aurait pu m’arriver, comme à tout le monde, dans d’autres circonstances sans doute. Ce qui me frappe d’emblée : que l’adhésion-adhérence au fétiche suprême de l’équipe de France de foot s’effondre d’un coup, château de cartes si éphémère, sous l’emprise d’un fétiche apparemment plus puissant, plus prégnant, plus enchaînant, plus aveuglant : la bagnole. Le père aurait pu surseoir après tout, ce n’était pas si grave, s’acharner à déverrouiller sa caisse aurait pu attendre la fin du match tant attendu, une petite heure et demie. Ce n’était pas comme si l’enfant était resté enfermé dans la voiture, avec les clés. Ou bien, sentir les clés de sa bagnole bien en possession dans la poche de son short en matant le match sur grand écran participe-t-il de la poussée hormonale, de la montée d’adrénaline ?

Alors on découvre que nous fait cruellement défaut l’art des cambrioleurs. Un homme, du bar voisin, voyant le père tournoyer dans tous les sens autour de sa bagnole, son T-shirt de supporter jurant d’une gloire espérée avec la pauvreté démunie du moment, commençant à s’affoler dans une rage contenue malgré tout – c’est sa bagnole, c’est sa faute, c’était vraiment pas le moment, un homme approche de la voiture. Il indique une chance possible. Il appuie fortement de ses deux mains sur la vitre arrière pour la contraindre à descendre. La vitre descend en effet d’un centimètre, mais pas plus. Bordel, maintenant il faut passer à l’auto-effraction. Pendant que l’aîné s’en va, drapeau tricolore sur les épaules et coiffe tricolore dans le vent, promener son petit frère dans la poussette, continuant à mater le match sur son smartphone qu’il tient de l’autre main, le père demande au patron du bar où je suis assis en terrasse, s’il n’a pas un cintre métallique. Du bar un peu plus lojn, on a devancé, on lui en amène un, qu’il commence à désosser. Le patron du bar où je suis lui en amène un autre, puis une paire de pinces que le père a demandé également.

La tentative du crochet qui sauve, car l’ouverture des vitres arrière est donc manuelle. L’aîné revient de sa courte promenade : « une bonne nouvelle papa, la France mène 1 à O ». Le père regarde quand même furtivement sur l’écran du smartphone « ouais… ». Puis il revient s’acharner sur la manivelle de la vitre arrière avec le crochet de fortune glissé par l’entrouverture d’un centimètre. Rien n’y fait. Le bambin agite son petit drapeau tricole qu’il tient à la main depuis le début, et son biberon vide dans l’autre. L’aîné est réquisitionné : « Essaie d’écarter le haut de la vitre en appuyant », le môme est oublié dans la poussette, et ça dure.

Nous en sommes à presqu’une heure d’affairement excité, la première mi-temps du match est déjà passée : 2 buts à 1 pour l’Argentine. Rien n’était encore joué, ni pour le match, ni pour les clés de la bagnole.

Le père ne réussit guère qu’à abaisser la vitre arrière de 2 centimètres supplémentaires. Il tente alors de rallonger le crochet en assemblant les deux cintres, mais l’outil aberrant (il souhaitait en diagonale accrocher le loquet de la porte avant pour le soulever, parce que pas si facile de faire tourner la manivelle de la vitre arrière), l’outil de mauvais malfaiteur n’est pas performant, il plie, se tord, imprécis au possible. Une pointe de désolation se fait sentir. Le père retourne près des autres vitres pour voir si en appuyant des deux mains l’une au moins ne descendrait pas plus. En vain. Retour au crochet-nouille d’une inefficacité obstinée. Le père appelle enfin une femme qu’il n’arrivait pas jusqu’alors à joindre, la mère ? « Vois-tu le bouble des clés de la voiture à la maison ? Oui, bon, figure-toi que… ». Et merde, elle ne voit pas le double des clés à la maison. Le père revient à son crochet-nouille, l’aîné resoulève une par une chaque clanche de portière, tente aussi l’ouverture du coffre, on ne sait jamais, si l’Audi soudain témoignait une solidarité, une charité inespérée et consentait d’elle-même à s’ouvrir, faire-play. Mais non.

Retour encore au crochet, maintenant à trois affairés sur la vitre arrière entrouverte car un pote est arrivé. On appuie sur la vitre avec force, avec le rêve qu’elle cède, qu’elle cède bon dieu. L’aîné mate quand même son smartphone par intervalles, la 2e mi-temps a repris, le bambin commence à jaser un peu fort dans la poussette, des badauds ralentissent juste en passant près de la bagnole, d’autres totalement indifférents gueulent « on va gagner » et poursuivent d’un pas de danse avec leur smartphone à la main qui recrache à donf la retransmission en direct.

Le père commence à flancher, il laisse tomber le crocher au sol, re-tournoie autour de sa caisse, un brin abattu, et les premières voix entonnent « il va falloir faire venir la dépanneuse ». Le père ne dit plus rien, mais ne pouvant sans doute se faire à cette idée, il reprend le crochet-nouille-cintre et repart à l’assaut de la vitre arrière.

Pendant que la France des idoles et des héros tricote des gambettes sur une pelouse en Russie, pour l’honneur, la gloire, la résurrection a-t-on dit, l’autre France de quelques supporters ici, l’élan coupé net, fait naufrage, se noie dans un incident technique. Le signe France inscrit dans le dos du maillot bleu du supporter s’agite déboussolé, et n’a guère plus de sens maintenant que si c’était Goodyear, ou NYC, ou Prada ou Nioup ou Rien. Finalement l’adhésion, l’identification, l’appartenance furieuses sont-elles si peu solides, qu’à la moindre contrariété psychique résultant d’un incident technique elles semblent s’évanouir, exploser comme une bulle de savon rencontrant une plume ? Sous un certain regard, ce serait trop beau.

En revanche, un signifiant vide en cache toujours un autre. Une appartenance, une autre. Récemment à Albi, s’est tenue une grande concentration de campings-cars. 3500 conducteurs de camping-cars s’étaient donnés rendez-vous. J’en ai eu quelques échos. De quoi parlaient-ils ? De camping-car, de pneus, de moteurs, d’aménagement intérieur, de rétroviseurs, de pièces d’occasion, et de foot en prévision. C’est la puissance d’abstraction de la marchandise que d’être interchangeable, sur tous les écrans, en tout lieu, et de valoir comme support à toute autre. On peut assister à la retransmission du match dans un bar, chez un concessionnaire de bagnoles, dans une banque, à condition que l’une des marchandises, ici la bagnole en l’occurrence, ne flanche pas. Quoique, les plus riches auraient fait venir la dépanneuse tout de suite, et auraient regardé le match. Un jour, lors d’un carambolage sur l’autoroute, j’entendis un homme classieux, propriétaire d’une Mercedes emboutie à l’avant comme à l’arrière, dire à sa femme : « préviens le concessionnaire qu’il m’en faut une autre, neuve, pour demain ». Ici dans le quartier de la gare de Caen, j’assistais à une scène de pauvreté en vérité.

Le match se poursuit. On entend les clameurs dans les bars voisins, dans les rues. Le quartier de la gare de Caen semble être aujourd’hui un lieu de rassemblement de nombreux jeunes immigrés. On y entend plusieurs langues de pays très lointains. Ils se mélangent, mais point trop, à la foule diffuse et dispersée des supporters fanatiques, ils n’ont pas trop intérêt à faire les malins en pareille circonstance, à montrer qu’ils existent dans cette ville, tout simplement. On les sent discrets, un peu hagards.

Je vide mon verre de bière, je n’attends pas le dénouement de la scène de la bagnole scellée comme tombeau quotidien, moins encore la fin du match. Je ne me réjouissais pas vraiment de cette mésaventure d’une petite famille mâle de supporters, ni ne désespérais. Mais je ne participais pas non plus. Scénario. Si l’enfant était resté enfermé dans la voiture, je me serais sans doute approché, partageant l’inquiétude, aurais suggéré au père de péter aussitôt la vitre avant pour récupérer les clés. Petit instant de frayeur probable pour le môme, mais vite apaisé ensuite dans les bras du père. Je ne sais pas si j’aurais fait ça exactement, si le père aurait écouté, s’il aurait eu lui-même ce réflexe immédiat. Mais seules les clés étaient enfermées, entremêlant métaphore et réel devant mes yeux ébahis par tant d’intrigue dans le banal.

Rejoignant ma bagnole, je repasse non loin du Restaurant du Lion noir, où ça hurle par intermittence. Je ne peux m’empêcher de me demander si ce n’est pas un repaire de fafs. Mais pourquoi au fond ? Pourquoi voir le mal partout ? Pourquoi ne pas apprécier l’art sous le spectacle national à gerber ? Pourquoi vouloir sourdement (à peine sourdement) interrompre ce spectacle, LE Spectacle. A vrai dire personne ne le veut, n’y songe, ne s’y emploie, ne le peut, trop massif, trop intrusif. Il n’y a que des terroristes pour y penser.

Le lendemain, j’emmène mon vieux père, à qui je rendais visite, voir ses vieux copains au camping de Cabourg où ils passent leurs vacances tous les étés. Joie de prendre l’air, marcher un peu, les retrouver. Lui-même spectateur du match la veille devant sa télé. Re-plongeon dans la torpeur tricolore. Drapeaux, T-shirts exhibés partout, portés par le petit fils aîné de 25 ballets, et par sa sœur de 12 ans qui soudain se précipite sur les genoux de son grand-père pour lui flanquer sur la tête le diadème orné de deux coqs gaulois, un bleu un rouge se tournant le dos. Le diadème prend les cheveux blancs à rebrousse-poil. La grand-mère moitié en rigolant : « Ah non, faut pas le décoiffer comme ça, faut laisser ses cheveux plaqués vers le devant ». Sous les mèches en effet une calvitie. Le diadème est alors replacé comme il faut, sur les beaux cheveux blancs ondulés. Coq bleu, cheveux blancs, coq rouge, la République trône sur le crâne du vieillard, et triomphe.

Dans La mort de Danton, Büchner fait dire cet étrange mot de la fin à Lucile, amoureuse de Camille Desmoulins qui vient d’être guillotiné : « Vive le Roi ! ».

Pourquoi ? – Oui.

Patrick Condé

lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :