Il n’y a pas d’« affaire Benalla », il y a un pouvoir en guerre contre les révoltes logiques

Des lycéens responsables de l’appel du 1er mai place de la Contrescarpe répondent

paru dans lundimatin#154, le 3 septembre 2018

Si l’« affaire Benalla » a fait couler beaucoup d’encre pendant l’été, force est de constater qu’aucun avis ne nous a été épargné hormis celui des premiers concernés : ceux qui avaient appelé au rassemblement du 1er mai place de la Contrescarpe et qui, presque par mégarde, déclenchèrent l’affaire que l’on sait.

La tribune que nous publions en cette rentrée avait été proposée au journal Le Monde au moment où la polémique battait son plein. Après une longue réflexion, le quotidien du soir acceptait finalement de la publier à la condition que ses auteurs lycéens la signent de leurs noms. Peu convaincus par cette injonction à la paternité et jugeant que le kairos de l’affaire était en outre passé, ils renoncèrent à la publier. Connus pour être moins à cheval sur la notion d’auteur que nos confrères du Monde, nous la publions pour mémoire, et parce que ce qui est dit là mérite plus que jamais d’être entendu.

On nous passera, à nous qui avons relayé un certain nombre d’appels à manifester le 1er mai dernier, et plus particulièrement dans le quartier Latin, d’oser intervenir dans un débat public qui nous excède désormais si largement et où tant de gens plus éminents et plus autorisés que nous profèrent tant de profondes paroles. Pardonnez-nous de le dire crûment, mais de notre point de vue toute cette « affaire Benalla » relève de l’exercice de déni national. Ce qu’il y a de proprement scandaleux dans la « vidéo Benalla », ce n’est pas qu’un gendarme réserviste se permette de malmener des manifestants ; le scandale, c’est ce qu’elle fait voir de la nature du pouvoir d’État en France. Et voir cela, dans le « geste citoyen » que revendique l’intéressé, est précisément humiliant pour le citoyen.

Tout le débat qui se déchaîne depuis dix jours, tous les appels à « sanctionner les responsables », à punir les « dérives individuelles », et jusqu’à l’intitulé d’« affaire Benalla », ne visent qu’à revenir sur l’évidence que, pour une fois, on n’a pas pu ne pas voir. Évidence que « la souveraineté est puissance de donner et casser la loi », que toute « République s’établit par la violence des plus forts » (Jean Bodin, 1576), ainsi qu’on l’enseigne chaque jour à Science Po. Évidence à quoi s’adosse le monarque républicain lorsqu’il se proclame « le seul responsable » et met au défi ses sujets de « venir le chercher ». Évidence, comme chacun le sait, que « la France reste, du sommet de l’État jusque dans les milieux qui professent le plus radicalement sa perte, une société de cour. Comme si l’Ancien Régime, comme système de mœurs, n’était jamais mort. Comme si la Révolution française n’avait été qu’une ruse retorse pour maintenir partout, derrière le changement de phraséologie, l’Ancien Régime et le dérober à toute attaque ».

Que l’Élysée dépêche ses hommes de main pour aller gérer directement la mutinerie des sujets indisciplinés, que l’appareil gouvernemental déploie avant et après le 1er Mai toute sa machine de propagande médiatique contre cette « ultra-ultra-gauche » qui ose le défier, qu’il prenne en charge depuis ses « plus hautes sphères » l’écrasement méthodique et millimétré de chacun des foyers de révolte qui se sera manifesté au printemps, voilà qui nous rappelle seulement que l’art de gouverner est bel et bien un art de la guerre, contre sa propre population. Seulement voilà, le citoyen, qui ne se laisse gouverner qu’au prix de l’illusion entretenue de sa « liberté » et de ses « droits », n’aime pas qu’on lui rappelle sa sujétion réelle. Il ne veut pas voir le pouvoir nu ; il entend que le pouvoir mette un peu les formes, qu’il se travestisse minimalement et le flatte de son importance fictive, qu’il ne déchaîne sa souveraine brutalité qu’au nom de l’ « intérêt général », de l’ « ordre public » ou de la « justice ». Le plus grand nombre des protestations que l’on entend depuis dix jours visent une rupture intolérable dans ce pacte d’hypocrisie sociale. La vidéo de la place de la Contrescarpe n’a d’ailleurs pas fait scandale en ce que des passants suspectés d’être d’ « ultra-gauche » y subissent des violences gratuites, mais à partir du moment où l’on s’est avisé que Benalla et consorts n’étaient pas autorisés à « faire usage de la force ». On s’accommode sans mal, à l’année, que police et gendarmerie tabassent, humilient, éborgnent, amputent et tuent, tant que c’est pour maintenir l’ordre dont le citoyen est censé jouir. Jusqu’au beau jour où l’innocent citoyen des terrasses, si sûr de son bon droit derrière les vapeurs de son café dûment payé, se fait gazer comme une mouche sans raison valable… On connaît la suite.

Puisque le ministre de l’Intérieur se permet de nous mettre en cause publiquement depuis des mois au sujet du 1er Mai et de certains « appels à l’insurrection », permettez-nous à notre tour d’exprimer notre façon de voir. Disons que nous sommes animés par un pressant sentiment d’urgence. La planète est en surchauffe avérée, les écosystèmes s’effondrent, les océans s’engorgent de plastique, les catastrophes « naturelles » se multiplient, les misères – toutes les misères – galopent, des populations en panique se jettent à la mer pour peut-être survivre. Le pouvoir politique, dans son ultime discrédit, échoit de plus en plus à des fous, et pendant ce temps les puissances capitalistes déchaînent leur rapacité de fin du monde plus sauvagement que jamais ; elles cherchent à gratter quelques années encore avant l’apocalypse annoncée, quelques années d’empoisonnement rentable de plus, quelques années de surexploitation supplémentaires. Nos gestes sont parfois maladroits, nos cris sont peut-être inaudibles, nos raisons généralement rendues incompréhensibles et bientôt, à coup sûr, répréhensibles. Mais si nous appelons au soulèvement, c’est que tout cela ne peut plus durer. C’est que nous avons l’impression que nos semblables se laissent endormir par les gouvernements d’un sommeil en forme de cercueil. C’est que toute cette façade gouvernementale faite de responsables de rien du tout n’est qu’un paravent de communication qui ne cherche qu’à gagner un peu de temps. C’est que, lorsque chacun se décide à reprendre en main les conditions d’une survie de plus en plus menacée en cessant de déléguer à ceux qui nous ont menés au désastre l’organisation de leur existence, cela porte un nom : cela s’appelle l’insurrection, qui n’est ni le chaos ni la promesse toujours déçue d’un meilleur gouvernement. Il faut arrêter la machine, de toute urgence. L’organisation présente de la vie ne recèle à l’évidence aucun avenir. Un cauchemar climatisé reste un cauchemar. Personne ne fera notre salut pour nous.

Quant à nous, nous n’avons aucune solution, juste une perception aiguë du « problème ». L’unique « solution », c’est pour chacun, depuis là où il est, de prendre à bras le corps l’abîme de la situation. Il nous faut nous réveiller, regarder le désastre droit dans les yeux, mettre fin à nos dénis. Un pouvoir en guerre ne se laisse pas destituer par des moyens pacifiques. Il faudra bien aller chercher le monarque en son palais, et abattre les puissances dont il est le pantin. Il faudra bien réparer le monde. On nous présente comme hyper-violents pour masquer le fait moins avouable que nous sommes hyper-sensibles.

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