Ghost Dog : des formes-de-vie, pt. II

A propos d’un jeu dont les règles changent souvent

Vulture - paru dans lundimatin#132, le 8 février 2018

Cette semaine, après avoir exploré l’intérieur de la forme-de-vie du samouraï, explorons-la de l’extérieur.

Dénominateur commun

Quand on se demande comment les formes-de-vie se rapportent les unes aux autres, la tentation est forte de chercher entre elles un dénominateur commun, qui, identiquement présent en chacune d’elles, permettrait de réguler leurs interactions en fondant une compréhension mutuelle. Du type : « moi, forme-de-vie de samouraï, je te reconnais comme forme-de-vie de rappeur ; comme nous sommes tous deux des formes-de-vie, nous partageons donc X, discutons de X plutôt que de nous entretuer ». Ce dénominateur X peut varier, et avec lui change la forme générale du jeu entre les formes de vie. On pourrait ainsi dire : toute forme-de-vie vise l’accroissement de sa propre puissance (dans ce cas le jeu s’appelle « guerre civile ») ; toute forme-de-vie cherche à persévérer dans son être (dans ce cas le jeu s’appelle « nature ») ; toute forme-de-vie est absolument singulière (dans ce cas le jeu s’appelle « monadologie ») ; toute forme-de-vie provient de Dieu (dans ce cas le jeu s’apppelle « providence ») ; toute forme-de-vie est animée par l’intelligence (dans ce cas le jeu s’appelle « communication » ou « multitude » ) ; toute forme-de-vie est animée par une angoisse fondamentale (dans ce cas le jeu s’appelle « Léviathan »), etc. Toutes ces formalisations du rapport entre les formes-de-vie partagent la même métaphysique du dénominateur commun : c’est à partir d’un élément qu’on suppose présent à chaque forme-de-vie, immanent à elle, intérieur à elle, que l’on déduit la structure générale de leurs rapports. C’est précisément cela qu’il importe de dépasser, et Ghost Dog donne quelques indices quant à la voie de ce dépassement.

En effet, toutes ces postulations d’un dénominateur commun aux formes de-vie présupposent trop de choses et déterminent trop le concept. A nos yeux, et un peu comme le concept de jeu chez Wittgenstein, le concept de forme-de-vie sert justement à rompre avec la métaphysique du dénominateur commun. Il n’y a pas de dénominateur commun à toutes les formes-de-vie, comme il n’y a rien de commun à tous les jeux. Les formes-de-vie n’ont rien de commun les unes aux autres : pas même le concept de forme-de-vie, qui change pour chaque forme-de-vie. Admettons l’indétermination du concept de forme-de-vie, qui empêche de traiter les formes de vie comme des variations autour d’un ou plusieurs points essentiels. Abandonnons toute spéculation sur ce qui serait « immanent » aux formes-de-vie. Partons donc du principe : toute forme-de-vie, rien du tout. Que peut-on tout de même penser de leurs rapports mutuels ?

Si les formes de vie n’ont rien de commun, elles partagent certes quelque chose : c’est leur exposition mutuelle, le fait qu’elles entrent possiblement en contact, produisent des effets les unes sur les autres. Elles n’ont rien d’autre en commun que le partage d’une possibilité : celle de se rencontrer, pour le meilleur, le médiocre ou le pire. Nos corps foulent tous le même sol, bien que nos formes-de-vie dessinent des mondes incommensurables.

Pourquoi le partage de la possibilité de la rencontre ne formerait-il pas un nouveau dénominateur commun à toutes les formes-de-vie ? Parce que cette possibilité signifie quelque chose de très différent, à chaque fois, pour chaque forme-de-vie. La possibilité pour un rappeur de rencontrer un samouraï n’a rien à voir avec la possibilité, pour un samouraï, de rencontrer un rappeur. Ces possibilités ne signifient pas la même chose, n’ont pas les mêmes conséquences, ne sont pas prises avec le même sérieux. Ce que chaque forme-de-vie partage avec toutes les autres, c’est d’être un point singulier positionné dans un champ d’exposition infini parsemé d’une infinité d’autres points singuliers. Mais chaque point a sa propre position ; « être exposé aux autres » signifie à chaque fois quelque chose de différent ; jamais deux points distincts, aussi proches soient-ils, ne donnent à voir le même paysage. Le fait que les formes-de-vie n’aient pas de dénominateur commun ne signifie pas qu’elles ne partagent rien, mais que ce qu’elles partagent ne leur appartient pas, ne les définit pas, ne leur est ni immanent, ni intérieur. Elles ne partagent que le fait qu’elles ne sont pas seules. La coexistence n’est pas un résultat auquel il faudrait arriver théoriquement à partir de la saisie d’un dénominateur commun. Elle est le point de départ, le donné. La coexistence est le seul dénominateur commun, et il se trouve que ce n’est ni un dénominateur (car la coexistence n’appartient en propre à aucune forme-de-vie), ni quelque chose de commun (car la coexistence ne signifie jamais la même chose pour chaque forme-de-vie).

Imaginons, pour clarifier ce point, que l’on invite une trentaine de gens qui ne se connaissent pas dans une grande maison, un soir, pour une murder party. Chaque invité reçoit, avec son invitation, une quête ou une mission qu’il doit garder secrète : l’un doit par exemple obtenir une confession d’un autre invité, un autre doit simuler le meutre d’un invité, un autre doit faire croire que le meurtre a été commis par encore un autre, etc ; ou encore d’autres missions plus farfelues : un autre doit résoudre une énigme connue de lui seule, un autre doit dessiner la façade de la maison, un autre doit boire exactement un litre de champagne sans que personne ne le voie jamais, etc. Dans cette analogie, les invités partagent tous le fait d’avoir été invités, et le fait d’avoir une mission ; mais ce n’est jamais la même mission, et donc jamais la même invitation ; et les missions entre elles peuvent n’avoir rien à voir, ne mettre en jeu ni les mêmes méthodes, ni les mêmes difficultés, ni les mêmes plaisirs. Les comportements des invités vont suivre des règles (prescrites par leur mission) qu’eux seuls comprennent, et qu’il est même important qu’ils soient les seuls à comprendre. Et quand bien même ils recevraient tous exactement la même mission (tuer tous les autres, par exemple), ça ne serait en vérité jamais la même mission, puisque la mission de l’invité numéro 1 consistera à tuer les invités 2 à 30, ce qui est différent de la mission de l’invité numéro 30, qui devra tuer les invités 1 à 29. En d’autres termes, ce que les invités partagent tous ne se trouve pas en eux, contenu dans leur mission, mais en dehors d’eux : c’est la murder party elle-même. Les invités sont tous dans la même maison, et peuvent tous, potentiellement, être la cible ou l’adjuvant de la mission de quelqu’un d’autre. Voilà l’unique fondement sur lequel on puisse s’appuyer pour formaliser leurs interactions sans présupposer trop de choses sur la mission de chacun.

Lost in translation

Qu’advient-il donc de la rencontre entre les formes-de-vie si l’on ne peut s’appuyer sur aucun dénominateur commun ? Quel type de jeu peut s’établir entre des formes-de-vie qui n’ont absolument rien pour se comprendre, qui ne peuvent rien reconnaître d’elles en l’autre ? Nous nous étions arrêtés à une citation de Tiqqun qui parlait de traduction :

L’expérience qu’une forme-de-vie fait d’une autre forme-de-vie n’est pas communicable à cette dernière, même si elle est traductible ; et chacun sait comme il en va des traductions. Seuls sont ostensibles des faits : comportements, attitudes, dires : ragots ; les formes-de-vie ne réservent pas entre elles de position neutre, d’abri sécurisé pour un observateur universel.

En reformulant : depuis ma forme-de-vie singulière, je ne peux pas communiquer à une autre forme-de-vie que je rencontre ce qu’elle signifie pour moi, car ce qu’elle peut signifier pour moi ne se comprend que depuis ma forme-de-vie singulière. Je ne peux pas montrer à quelqu’un le visage qu’il prend pour moi (même si je le dessinais et lui montrais, il verrait le visage que prend pour lui le visage qu’il prend pour moi). Pour Ghost Dog, rencontrer Louie signifie rencontrer le maître qu’il suivra jusqu’à la mort, mais il ne parvient jamais à vraiment faire comprendre à Louie le statut particulier que celui-ci prend à l’intérieur de la forme-de-vie du samouraï. Mais, à suivre Tiqqun, là où la communication est impossible, la traduction pourrait prendre le relais. Ce qui signifie qui bien que Ghost Dog ne puisse communiquer à son maître ce qu’il signifie pour lui, il est possible de traduire la relation de maître à samouraï en autre chose, ici la relation d’employeur à employé, de boss à homme de main, qui permette à Louie de se comporter d’une manière qui permette en retour à Ghost Dog de le considérer comme son maître. Nous y reviendrons.

L’hypothèse consiste donc à dire que là où la communication échoue, la traduction peut opérer. Comment en va-t-il, alors, des traductions ? Faisons une analogie entre forme-de-vie et langue. Admettons qu’il existe entre deux formes-de-vie le même rapport qu’entre deux langues qui n’ont rien à voir. Le fait que la communication soit impossible correspond à la situation qu’on appelle « traduction radicale » : face à une langue dont je ne sais absolument rien, comment puis-je progressivement mettre en place des correspondances, en sachant qu’elles sont absolument invérifiables ? (Puisque je ne peux jamais sortir de ma langue pour confronter mes hypothèses à l’autre, qui lui aussi est enfermé dans sa langue propre).
Cette situation de traduction radicale se distingue de la traduction « normale » où existe un traducteur qui maîtrise les deux langues, et se tient au milieu exactement comme « l’observateur universel » dont parle la suite de la citation. Le fait que la traduction soit radicale et non normale reflète l’idée qu’il n’existe pas de dénominateur commun entre les formes-de-vie. La remise en cause du dénominateur supprime la possibilité d’une position « entre » les formes-de-vie : le dénominateur commun est précisément ce que peut observer un observateur extérieur, universel, et objectif. Dire qu’il n’y a pas de dénominateur commun implique donc la suppression de la position qui permet d’observer ce dénominateur comme tel. « Les formes-de-vie n’ont pas de dénominateur commun » signifie donc : le rapport entre les formes-de-vie ne se construit pas par la saisie, par un observateur extérieur, de leur élément commun, mais par leur friction hasardeuse dans un même espace d’exposition réciproque. Pour reprendre l’analogie, la traduction (radicale) se fait depuis sa propre langue, sans connaître la langue de l’autre, elle se fait par expérimentation, itération, tâtonnement hasardeux, sans vérification possible.

Le théoricien de la traduction radicale, Quine, donne l’exemple suivant, devenu célébrissime : un anthropologue explore une contrée inconnue, rencontre des indigènes qui parlent une langue qu’on appellera « jungle ». L’anthropologue remarque qu’à chaque fois qu’un lapin passe, quelqu’un prononce le mot « gavagai ». Grande est la tentation, alors, de traduire « gavagai » par « lapin ». Mais beaucoup d’autres traductions possibles existent, et il est impossible de trancher entre elles : « gavagai » peut aussi bien vouloir dire « tiens, un lapin » que « tiens, un mammifère » ou « un mammifère blanc » ou « un lapin se déplaçant avec une certaine vitesse » ou « je me demande si les lapins sont des mammifères » ou « tuons un lapin pour le diner ! ». La traduction reste indéterminée, mais le traducteur, en tâtonnant, peut construire une interprétation qui n’a pas tellement besoin d’être objectivement correcte (puisque c’est impossible) que de lui permettre, par sa cohérence, de mettre en place des habitudes, des interactions régulières, avec ses interlocuteurs.

Que gagne-t-on donc à penser le rapport entre les formes-de-vie à partir de la traduction radicale ? D’abord, entre deux formes-de-vie qui peuvent n’avoir absolument rien à voir l’un avec l’autre, une traduction est toujours possible, toujours pensable. Ensuite, entre ces formes, la traduction parfaite ou objective est nécessairement introuvable, impossible. Evidemment, ces deux aspects de la traduction radicale sont liés : c’est parce que la traduction objective n’existe pas que l’on peut toujours tenter de traduire n’importe quoi dans n’importe quoi, qu’on est forcément amenés à le faire, et le refaire encore, puisqu’il n’existe pas de point d’arrêt, de traduction qui supprimerait la différence entre les formes-de-vie ou les langues. Enfin, la traduction se fait toujours d’une forme à l’autre, en situation. Il n’existe pas de traducteur qui ne parle pas une langue singulière, qui ne parte pas de sa forme de vie singulière, il n’existe pas un manuel des correspondances, mais il s’en bricole autant qu’il se produit de rencontres. Il n’existe pas d’instance entre toutes les langues qui serait capable d’objectiver la signification de telle ou telle phrase dans telle ou telle langue, puis d’exprimer cette objectivité comme telle (il n’y a pas de pur langage) – il n’existe pas d’instance entre toutes les formes-de-vie capables d’objectiver la signification de tel ou tel aspect de la forme-de-vie, puis d’exprimer cette objectivité comme telle (il n’y a pas de pure vie, ou de vie nue). Entre les langues, entre les formes-de-vie, il n’y a rien, ni parole ni silence ni sens ni esperanto, seulement l’espace de la traduction, qui est simplement un espace d’exposition réciproque. La traduction est bilatérale ; dans notre analogie, cela signifie qu’elle se fait toujours d’une forme-de-vie à une autre, depuis une certaine forme-de-vie. Il existe toujours la possibilité de croire se comprendre, mais d’être totalement dans l’erreur, et cela fait partie intégrante de la traduction.

Autrement dit, à penser par cette analogie linguistique le rapport entre les formes-de-vie, la forme de leur coexistence s’apparente à une superposition ouverte, indéterminée, de frêles constructions bilatérales où quelques correspondances s’établissent avec le temps sans jamais donner accès à une compréhension « interne » de l’autre. Cela ne mène-t-il pas à une fragmentation irrémédiable où il n’y a même plus de sens à parler de coexistence ? Quelle consistance peut prendre cet ensemble de traductions simultanées jamais garanties par un « observateur universel » ? Comment les versions différentes peuvent s’ajuster, si elles sont invérifiables ?

C’est une seule histoire, et ce n’est jamais la même histoire


Cette question est posée, dans Ghost Dog, par la circulation de la nouvelle d’Akutagawa, Yabu no Naka (ici appelée Rashomon). Cette nouvelle raconte un meurtre non résolu en confrontant les versions des faits apportées par divers protagonistes impliqués dans l’affaire : un bandit, un bûcheron, le samouraï victime du meurtre, sa femme, etc. Chacun, tour à tour, raconte l’histoire (y compris le mort qui parle par la voix d’un médium) : chacun fournit donc une version, une certaine traduction, des faits. Chacun sait comme il en va des traductions : l’histoire n’est jamais la même selon le personnage qui la raconte. Les versions diffèrent parfois nettement, parfois vaguement ; on se rend assez vite compte que tout le monde peut mentir, et que tout peut aussi être un gros quiproquo, mais de toute façon l’idée de la narration est de rendre malgré tout impossible l’établissement d’une version définitive des évènements. Le meurtre n’existe que pris dans ses versions contradictoires.

La réponse à la question : « comment les versions différentes peuvent s’ajuster à un étalon objectif et constatable » est donc que cela peut potentiellement ne jamais se produire, et tant pis. Mais en même temps, toutes ces versions sont liées entre elles par un lien pragmatique : les personnages se sont effectivement croisés, ont tous d’une manière ou d’une autre été témoin du meurtre ; les contradictions sont tenues ensemble dans une seule et même narration et, mieux encore, elles ont de bonnes raisons (narratives) d’être contradictoires (tel personnage ment pour telle raison, etc). Leurs contradictions ne sont pas des imperfections, mais des prises de positions liées à un même champ de problèmes, une même situation. Ce n’est donc pas parce qu’il n’y a pas de version définitive ou objective des évènements que les différentes versions seraient indépendantes, comme des monades indifférentes les unes aux autres. L’évènement (le meurtre) est le conflit entre les versions de lui données par chaque protagoniste, car ce qui s’est effectivement passé n’est pas « un meurtre », mais le fait que tel personnage voit telle chose qu’il interprète de telle manière là où un autre voit la même chose de manière totalement différente, ou une chose totalement différente de la même manière : l’évènement consiste en cette superposition de différences, en cette exposition des versions les unes aux autres, dans le jeu entre les contradictions possibles et les intérêts singuliers qu’elles expriment à chaque fois.

Comme le résume Pearline lorsqu’elle rend le livre à Ghost Dog : « C’est une seule histoire, mais chaque personnage voit une histoire complètement différente  ». La question que nous développons (Comment deux êtres qui parlent des langues absolument différentes peuvent-ils avoir une conversation ? Comment des êtres qui partagent des formes de vie absolument différentes peuvent coexister ?) depuis tout à l’heure peut aussi se formuler ainsi : comment des personnages vivant des histoires absolument différentes peuvent-ils être en même temps les personnages d’une seule et même histoire ? Dans Yabu no Naka, ce qui fait que l’histoire est une, que toutes les versions s’enchevêtrent étroitement, c’est précisément que la version définitive, objective ou officielle du meurtre est impossible à établir ; en l’absence du socle de l’objectivité, les versions sont toujours en mouvement les unes par rapport aux autres, menacées les unes par les autres, et c’est de ce mouvement et de ce mouvement seulement qu’il y a histoire, et qu’il y a une histoire.

Il en va un peu de même dans Ghost Dog, qui met en œuvre des procédés comparables à ceux de Yabu no Naka. On a déjà dit que la relation entre Ghost Dog et son maître Louie était totalement asymétrique. Comme dit Ghost Dog en parlant de Louie : « Lui et moi, nous appartenons à deux tribus anciennes et différentes » (la mafia et la caste des samouraïs). L’un et l’autre ne comprennent pas du tout cette relation de la même manière, et en donnent deux versions différentes : Ghost Dog voit Louie comme son maître absolu et non comme son employeur dans le monde du crime organisé ; Louie voit Ghost Dog comme son employé et non comme son guerrier personnel. Cela n’empêche pas la relation de fonctionner d’un bout à l’autre du fil, parce qu’en permanence s’opère une traduction : Louie donne à Ghost Dog une mission qu’il donnerait à un homme de main, et Ghost Dog traduit cette mission en un ordre absolu émanant de son maître.

C’est par ces opérations de traduction que les deux relations bien différentes (Ghost Dog a Louie pour maître ; Louie a Ghost Dog pour homme de main) peuvent finalement n’en former qu’une ; et l’indice de cette unité est justement le fait qu’elle se prête à une narration, qu’elle connaît des accidents, des évènements, des revirements, une conclusion, etc. On remarque donc que traduire ne signifie pas pour Louie comprendre ce qui se passe vraiment dans la tête de Ghost Dog, mais au contraire faire de Ghost Dog un mafieux un peu bizarre (bien que ce soit faux) et à partir de là de calibrer la manière dont lui doit se comporter, jusqu’à ce qu’ils parviennent à un arrangement. Mais chacun d’eux pense parler à quelqu’un d’autre que la personne à qui il parle vraiment. C’est une relation, mais chaque personnage perçoit une relation complètement différente.


La relation (guerrière) entre la mafia et Ghost Dog fonctionne de la même manière : c’est une seule guerre, mais chaque côté perçoit un conflit différent. Pour la mafia, Ghost Dog n’est pas un samouraï, il n’est qu’un témoin gênant à éliminer pour protéger l’intégrité de la maison ; pour Ghost Dog, la mafia est une menace pour son maître (et aussi les meurtriers de ses oiseaux). Les casus belli ne sont pas du tout du même ordre, ou de même nature. Cela n’empêche pas la guerre de se produire, comme une certaine forme de traduction (certains actes sont interprétés comme « actes de guerre » et à partir de là, une logique partagée opère sans qu’elle soit réellement comprise des deux côtés). La traduction, ici encore, a ceci d’intéressant qu’elle ne produit pas une compréhension réciproque au sens où, par exemple, le samouraï serait compris en tant que samouraï par ses ennemis mafieux. Au contraire : pour le comprendre, les mafieux doivent en quelque sorte traduire son comportement en comportement de mafieux, de tueur à gage, d’homme de main en roue libre. Ce qui signifie qu’en le traduisant ils ne font effectivement pas un pas vers la compréhension de « ce qu’il est », simplement ils progressent dans la compréhension de la manière dont il faut interagir avec lui sans rien préjuger de ce qu’il est en réalité. Dans cet exemple, cela va même plus loin : au contact de Ghost Dog, à force de le traduire, les mafieux se comprennent de mieux en mieux en tant que mafieux. Les mafieux comprennent ce que signifient réellement les vieilles voies qu’ils avaient commencé à perdre et qu’ils sont heureux de retrouver, même au prix de la mort. « Ce qui est bien avec ce Ghost Dog, c’est qu’il nous élimine à l’ancienne ».


L’enjeu de la relation entre formes-de-vie différentes n’est donc pas l’établissement d’une compréhension réciproque du for intérieur de chacun, mais d’une traduction stable de ce que les deux formes forment ensemble (obéissance, haine, amitié, etc.) et qui n’était aucunement contenu en chacune d’elles. Et c’est avant tout l’énigme qu’est pour nous-mêmes notre propre forme qui s’éclaire par là, et non le mystère insondable de la forme-de-vie d’autrui. Tout le film se construit ainsi, chaque personnage revenant progressivement à sa forme-de-vie, se rencontrant lui-même en rencontrant Ghost Dog. Le point culminant, mais aussi l’exception, de ce processus narratif, c’est la relation entre Ghost Dog et son meilleur ami, le marchand de glaces. Ils ne parlent pas la même langue. Ils ne comprennent jamais les mots que l’autre prononce. Mais, dans un retournement significatif par rapport aux autres relations que nous avons décrites, ils comprennent de la même manière leur relation : « c’est mon meilleur ami ». Bien sûr, ils ne connaissent pas l’histoire de l’autre. Mais cela n’a pas d’importance, cela n’exige pas d’être traduit. Par contre, ils comprennent leurs habitudes, leurs caractères. Vient un moment où, s’adressant à Pearline (qui ne comprend rien à ce qu’il dit) le marchand de glaces décrit Ghost Dog, le chien fantôme, comme un « gros nounours ». L’ours en effet est solitaire, redoutable, adaptable, sans instincts prédateurs, peu friand d’interactions sociales même s’il sait partager quand il faut. De l’anglais au français, de la perception que Ghost Dog a de lui-même à celle que le marchand de glaces a de Ghost Dog, le chien devient un ours, mais la justesse de la métaphore animale ne se perd pas … Mais pourtant, qu’y a-t-il de commun entre la forme-de-vie d’un chien et celle d’un ours ?

Vulture se repaît des lambeaux de la culture de masse contemporaine.
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25 avr. 17 Mouvement 1 min
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