ENF(R)ANCE

… Ulysse méditait devant la mer déserte...

paru dans lundimatin#176, le 31 janvier 2019

… Ulysse méditait devant la mer déserte...

écoute, je vais arrêter d’écrire, parce que je ne dis plus rien.

il y a une fenêtre ouverte,
c’est tout,
depuis longtemps.

mes mots manquent d’humour, seule la contradiction m’intéresse... et tout va bien.

épiloguer sur la croyance,
la foi,
le mystère,
cela n’est plus de mon domaine.

il faut d’abord que j’apprenne à regarder ce qui est là,
la terre et le ciel.

Lui travaille à vendre des bananes,
il se lève chaque jour à deux heures du matin,
va à Rungis, contrôle ses nerfs :
le prix monte, descend, remonte...
il a à faire à des voyous, les vrais,
et ceux en col-blanc, qui sont les mêmes.

écoute, je ne crois en rien,
j’essaye de lire entre les lignes,
et ne sais encore que peu de choses,
sinon la mort, bien sûr,
- juste et impensable, à la fois-
la mort insupportable.

je ne connais que cet homme,
devant-moi,
Inconnu,
qui raconte son métier dans l’automobile,
à vérifier des rayons d’un LED,
comme hier, il travaillait dans les trains,
et demain dans l’aéronautique,
peut-être sur des hélicoptères de combat.

et cet Autre,
en habits de sécurité,
qui étudiait Dante dans le texte, à Alger,
maintenant passionné
d’informatique,
il espère qu’un jour
on le laissera manier
des algorithmes...

Considerate la vostra semenza :
Fatti non foste a vive come bruti,
Ma per seguir virtute e conoscenza.

une fenêtre est ouverte,
et dans la rue roulent les voitures,
le ciel est bas, gris, et froid,
quelqu’un siffle,
et ne me vient que le regard
sur les choses qui échappent à mes doigts.

il faut raconter le monde,
pas autre chose,
me dis-je,
le courage de le voir,
de le comprendre,
c’est tout...

dieu ne m’intéresse en aucun cas,
qu’il soit là ou pas,
que m’importe,
il n’a pas été là au bon moment,
n’en parlons plus,
affaire classée : s’il existe,
il ne fut ni n’est à la hauteur,
il ne fut ni n’est d’aucune utilité,
d’aucun pouvoir, d’aucun recours,
en bref, c’est comme s’il n’existait pas.

un poème ?
qu’est-ce que c’est,
sinon le langage qui commence à basculer
dangereusement vers la vie,
qui se sent dépassé de toutes parts,
débordé, pris de cours,
sur le point d’étouffer.

L’art ?
quelle blague,
on nous oblige à en consommer,
à en bouffer jusqu’à exploser,
l’art...
une boussole me ferait plus envie,
ou un passe-partout infini.

il faut que je réfléchisse,
au temps, à l’espace,
à la lumière,
au Nord, au Sud,
à l’Ouest, à l’Est ;
à comment dessiner,
comment construire un puits,
pourquoi le présent s’abîme dans l’oubli
pendant que le passé refait surface,
toxique, pollué, attachant,
avec toute sa charge de nuit
que personne ne sent,
et comment faire,
aller de l’avant ?

les mots ne sont d’aucun poids,
seul un geste pourrait changer la donne,
transformer un peu notre impuissance
en une sorte d’éclair ;
un déclic, un court-circuit,
mais où trouver les consignes,
à qui demander conseil ?
à la tempête, à l’ouragan,
par Jupiter,
faites-moi signe !

la garde républicaine marche au pas,
la musique est militaire,
la vérité s’échappe,
toujours échappera,
peut-être qu’un coin de réalité,
nous reste à découvrir,
qu’alors un voile sur l’avenir
se lèvera

Ah, mes enfants !
Il n’y a plus d’enfants 

...Et Ulysse plongea, un gilet de sauvetage sur le dos...

[Photo : Amélie Gouzon]

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